On m’a raconté ce rêve-cauchemar insolite.  La scène se passe dans le bureau d’un recruteur, dans 5 ans. Ou peut-être moins.

-       Alors comme ça vous voulez changer de secteur ?

-       Oui, j’ai envie de revenir à mes premières amours.

-       Et le community management ça ne vous effraie pas ?

-       Je préfère les internautes aux ressources humaines. Les internautes, au moins, on ne sent pas leur haleine.

-       Alors, vous pesez combien ?

-       17 000 sur twitter, 5000 plafonnés en FB et 2800 en page Fans.

-       LinkedIN ?

-       4500 contacts et des bananes.

-       Ils ne vous ont pas fait signer des clauses comme quoi ces contacts ne vous appartenaient pas ?

-        La question se pose mais à l’époque, ils n’y ont pas songé.

-       Pas songé ?

-       Oui, quand je suis arrivé chez Alpha, je n’avais pas un friend, pas un follower. J’ai accumulé les contacts grâce à ce premier job.

-       C’était sur un compte entreprise ou le vôtre ?

-       La question ne s’est pas posée en ces termes. J’ai créé la fonction et ensuite les contacts se sont accumulés. Mon employeur de l’époque ne s’est pas posé la question de savoir si ces contacts lui appartenaient.

-       Appartenaient ?

-       En fait ces internautes ne sont ni une clientèle, ni une propriété, c’est une sorte de carnet d’adresse fluctuant. On ne peut pas non plus parler de base de données. C’est plutôt une relation entre eux d’abord, et moi un peu. Mais ils sont là, ailleurs, je ne peux garantir qu’ils me suivent partout. Mais je sais où les trouver.

-       Etonnant que votre première boite n’ait pas voulu mettre la main dessus avant votre départ.

-       Je crois qu’à l’époque, les sociétés n’y pensaient pas. C’était le début.

-       Pour vous les choses ont évolué ?

-       Très lentement. Je crois que si on construit son e-réputation de par sa fonction, il serait légitime d’abandonner le compte à l’employeur quand on s’en va. A votre successeur d’entretenir le réseau et de le développer.

-       Vous ne croyez pas qu’un CM (Community Manager) est irremplaçable ? A cause de cette relation personnalisée ?

-       Absolument pas. L’image de marque et la personnalisation du compte sont suffisants. Au successeur d’exister.

-       Le job suivant ?

-       Les contacts accumulés dans mon premier poste ont séduit le recruteur suivant, pourtant on n’en a pas parlé vraiment, c'était implicite. Mais je savais que mon e-réputation me précédait.

-       Et dans ce poste aussi, votre réseau a prospéré ?

-       Chaque expérience, chaque changement de boutique m’a permis de pénétré une nouvelle communauté, les nouveaux amis et followers s’ajoutant aux précédents.

-       En gros vous vous êtes servi de ces postes pour faire fructifier un capital ?

-       Si on veut mais c’est assez mécanique. Il suffit d’utiliser les réseaux sociaux et de donner aux communautés sans trop verser dans le « moi-je » ou la réclame. J'ai souvent agacé avec des infos très corporate mais ils ont été sympas, ils ont supporté. Ce qui m’étonne c’est qu’il n’y a encore rien dans les contrats de travail.

-       Que voulez-vous dire ?

-       Les contrats qu’on signe à l’embauche ne prévoient pas de dispositions comme quoi on cède son compte dans l’éventualité d’un départ.  Prenez un animateur de radio. Il gagne des contacts sur le net grâce à sa médiatisation sur les ondes, quand il part, personne dans la boite ne le siffle en lui disant « hep, tu nous laisse ton compte s’il te plait, tu l’as rempli grâce à nous ! ». Résultat vous pouvez avoir une close de non concurrence mais les contrats sont muets sur vos comptes sur les réseaux sociaux. Par ailleurs la question du dévoir de réserve d'un journaliste sur son compte est assez peu discutée. je prends l'exemple du journaliste, j'aurais pu prendre celui du cadre sup' ou du jeune avocat ou de l'équipier d'un Mac Do.

-       Le droit ne dit rien ?

-       Pas à ma connaissance, mais un de ces jours ca viendra dans les contrats. Dans certaines boites informatiques aux Etats-Unis, je suis sûr que le CM ne quitte pas un job avec ses divisions. De plus en plus, il faudra avoir un compte pro et un compte perso. Moins à cause des questions de vie privée qu’à cause du nombre de contacts. C’est une richesse pour les boites, pourquoi les laisseraient-elle filer ?

-       Vous avez raison. Staline disait quand il fallait négocier « Alors, combien de divisions ? »…

-       C’est un peu ça. Quand un CM se présente devant un employeur, il devra de plus en plus se prévaloir de la richesse de ses comptes en plus de sa connaissance du fonctionnement et de la culture des réseaux sociaux.

-       Sauf si les boites se mettent à récupérer les comptes ?

-       Là c’est affaire de négociation.

-       Si je vous demandais d’accepter une clause comme quoi vous devrez nous céder les contacts accumulés durant vos fonctions ici ? Vous signeriez chez nous ?

-       Ce serait assez compliqué. Il faudrait distinguer les twittos gagnés chez vous, de ceux gagnés auparavant. Idem sur FB. Ce ne serait pas simple, un véritable écheveau à démêler. Et puis que ferais-je en partant ? Je supprimerais de mon compte les contacts accumulés entre la date de commencement du contrat et le moment de sa rupture ? A moins que j’ouvre un nouveau compte en arrivant chez vous. Dans ce cas, il sera à 0. C'est pas une bonne affaire pour vous.

-       C’est un fait. Alors que ce sont les contacts précédents qui nous intéressent et ceux que vous ne manquerez pas de créer en travaillant pour nous... A combien estimez-vous la cession à notre firme de vos différents comptes Monsieur X. ?

-       Je me demande d’ores et déjà si j’ai envie de vous abandonner des gens qui ne m’appartiennent pas, me suivent pour tout un parcours et pas seulement pour la marque de mes employeurs, si réputés soient-ils.

-       C’est un sujet, en effet, sachez que nous pouvons monter très haut dans notre offre.

-       Je sais, mais c’est un sujet qu’il faudrait aborder avec mon avocat et je ne suis pas sûr qu’en la matière il y ait des contrats types. Il ne s’agit pas de céder un cabinet médical, une plaque de taxi ou un salon de coiffure. Peut-on chiffrer une relation multilatérale non commerciale et aussi volatile que du gaz ?

-       Vous réfléchissez ?

-       Je vais me laisser du temps.